Wayne Shorter quartet à Jazz à Juan 2006

Je connaissais le parcours de Wayne ainsi que ses derniers albums avec son quartet (Beyond the Sound Barrier par exemple ...) ... ce qui n'était pas le cas d'une partie du public. Beaucoup de gens avaient la chance d'avoir de très belles places, où l'on pouvait les voir, bref, ils avaient les moyens. C'est grâce à eux que le festival vit. Mais de là à faire l'affront à ce Dieu vivant (qui n'a plus rien à prouver d'ailleurs), de quitter le concert en plein milieu, c'était SCANDALEUX !!! Les gens parlaient, se levaient, alors que face à moi une alchimie extraordinaire prenait vie. A quoi devait s'attendre le public, à du jazz easy listening ? De la part de Wayne ? Que croyaient-ils, qu'ils jouent Witch Hunt ou Birdland ?
Je n'ai évidemment pas toutes les cartes pour comprendre la musique de ce quartet, mais la musique est bien là, tout le monde s'écoute, avance rubato : le temps se déroule pour chacun d'eux à la même vitesse. C'était MAGIQUE !!
Ci-après, l'article paru dans la presse locale (par Renaud Duménil), et une interview exclusive :
Wayne Shorter quartet
Pour Wayne Shorter, le jazz est un genre en mouvement. Des rencontres, des flux d’énergie qui se baladent, des regards qui se croisent : l’osmose ou rien ! Il fait partie de cette race de musiciens qui ont l’esprit, celui de la chose, mais aussi celui d’équipe. Sa complicité aussi avec ses musiciens est telle que l’on a du mal parfois à l’imaginer sans eux. Ses solos s’achèvent comme suspendus, à l’instant rare et précis où il sent que la phrase perdrait tout à la fois son sens et sa raison d’être. Wayne ne joue pas de la musique, il joue sa vie en prenant garde de n’être jamais un faiseur, de savoir tracer d’autres chemins que ceux qu’il a déjà empruntés. Car, Miles Davis le savait, il est aussi l’homme des idées, le concepteur d’innonbrables innovations musicales. Unanimement considéré comme l’un des plus grands saxophonistes vivants avec Sonny Rollins, mais aussi et surtout comme l’un des meilleurs compositeurs de l’histoire du jazz. Wayne Shorter fête cette année ses 73 ans. Il appartient à l’aristocratie de ces rares improvisateurs qui ont désiré et su graver dans l’inoubliable les traces de l’éternel éphémère. Petit moment d’éternité sous les pins centenaires de la pinède Gould.
Farah C. Interview – Wayne Shorter, musicien philosophe
Venir à un concert de Wayne Shorter et de ses complices, c’est, plus qu’assister à une aventure, participer à celle-ci, en tant que mélomane et, tout simplement, en tant qu’être humain. Chacun d’eux s’écoute et se parle, y compris à travers le silence. Wayne, Danilo, Brian et John appartiennent au nombre de ces musiciens philosophes, qui métamorphosent le non-dit en chant d’amour universel.
Farah C. : Impossible d’oublier votre premier concert à Antibes !
Wayne Shorter : Oui, c’était en 1969, avec Miles Davis et son groupe, avec Chick Corea, Dave Holland et Jack DeJohnette. Nous avions effectué un séjour éclair à Antibes. Venus des Etats-Unis le jour de notre concert, nous y étions retournés dès le lendemain. Ça nous changeait des clubs américains où, nous jouions toute la semaine. C’était l’époque où Miles a commencé à se produire davantage en dehors des clubs, qui étaient, certes, de formidables lieux de rencontre et de confrontation, mais dont les longs horaires nous fatiguaient malgré notre jeunesse ! Imaginez, nous avions interrompu le rythme trépidant des clubs, pour débarquer à Antibes la magnifique, où l’on avait l’impression que l’air, la mer et le temps étaient infinis.
F. C. : Par la suite, vous êtes régulièrement revenu à Juan …
W. S. : Pour mon grand plaisir, que ce soit avec mes propres formations, avec Weather Report en 1987 ou encore pour des évènements particuliers, comme mon accolade musicale avec Carlos Santana en 1988 et Herbie Hancock en 1992. Ne croyez pas que j’ai une mémoire d’éléphant. J’ai simplement consulté le programme de Jazz à Juan 2006, très bien conçu, un bel aide-mémoire.
F. C. : Rarement l’on sent circuler une télépathie aussi profonde qu’entre vous et vos partenaires. Comment entretenez-vous une pareille connivence ?
W. S. : En aimant la musique et en espérant le meilleur pour l’humanité. L’essentiel est au-delà des notes ; sinon, l’on reste un simple exécutant des gammes, d’accords … Chacun de nous, dans le groupe, ressent la musique et entreprend celle-ci comme un médium qui nous permet d’aller vers l’autre, de faire tomber les frontières. Voyez le monde, barbelé de barrières. En fait, de plus en plus de gens vivent en incarcération. Prisonniers de la course à l’argent, aux bonheurs ou à d’autres illusions, ils oublient le plus important : le bonheur de la paix. Pour moi, la paix est, pour l’âme, la plus tendre des nourritures.