Keith Jarrett trio à Jazz à Juan 2006

Mais j'avais vraiment l'impression que les gens venaient voir une bête curieuse et capricieuse. Vous le constaterez en lisant l'article paru dans Nice Matin : pas un mot sur sa musique. Dans le public, autour de moi, tout le monde parlait de ses dernières frasques au sujet du bruit et des feux d'artifices. Et sa musique ?? Au fond, ses "caprices", ses demandes de ponctualité et de silence, d'absence de photographies, ON LUI PARDONNE, et il a raison en plus. Et puis ON S'EN FOUT : je suis près à tout lui passer juste pour entendre une note de sa musique. Une personne du public s'est exclamé lors du rappel : "Up tempo or no ?". Keith a répondu sur un ton ironique : No ! Et à la fin du rappel, nous avons entendu des fusées éclater non loin de là : aïe, aïe, aïe ... Keith avait l'air vraiment énervé : on le comprend : c'est quand même facile de mettre trois gars sur une plage pour choper le crétin qui allume des pétards. Total, Keith n'était pas dans son morceau, le dernier que le public avait mis 10 minutes à obtenir.
Le piano était tellement bien préparé, le son exceptionnel. C'était un véritable privilgège d'entendre en vrai comment le trio met les thèmes en scène, comment Keith les arrange, les harmonise, comme Dejohnette accompagne (lui qui est aussi un excelent pianiste), comment ils s'écoutent. Enfin je l'ai entendu : c'est véritablement le souvenir d'une vie de musicien.
Texte de Renaud Duménil :
Keith Jarrett Trio
Depuis 1966, où il est apparu à 21 ans à la pinède Gould au sein du quartet de Charles Lloyd, Keith Jarrett vit une « Love Affair » avec Juan. Consécration suprême : son album « Up for It », célébrant les 20 ans du trio qu’il forme avec Gary Peacock et Jack DeJohnette, a été enregistré en « Live » en juillet 2002 dans cette même pinède. Chacun ne peut que se réjouir de cette fidélité à Antibes d’un trio exceptionnel qui remet sans cesse tout en jeu pour dépasser l’acquis, inventer, surprendre, proposer une musique toujours en devenir.
On ne découvre plus Keith Jarrett, on le retrouve. Le trio qu’il forme avec Gary Peacock et Jack DeJohnette (une rythmique originelle de Charles Lloyd – 1966/1968 – puis de Miles Davis – 1970) est devenu une véritable institution. Une musique hors du temps jaillit, que le trio construit avec chaleur, explorant attentivement un riche trésor qui constitue l’essence même du jazz. Tous trois s’amusent et tournent autour du rythme avant d’être joyeusement happés par lui. Quant à Keith Jarrett, il transcende toute technique pour mieux affirmer l’importance de chaque note. Avec lui, la mélodie ne cesse de se redéployer. En profondeur, Keith Jarrett est le piano, et quand la communion se fait, l’émotion s’installe.
Keith Jarrett : le retour du trio magique (Par Robert Yvon, Nice Matin, édition spéciale, n°10, 22 juillet 2006)
Un concert de Keith Jarrett s’écoute comme un récital. L’artiste ne tolère pas le retard du public, les bruits intempestifs. Il déteste l’impolitesse et soigne son image. Que ce soit en solo, ou en trio, comme ce soir à Juan-les-Pins avec ses complices Gary Peacock et Jack DeJohnette, le pianiste veut donner le meilleur de ses improvisations. Pour cela, il a besoin de concentration et d’énergie. Surtout depuis qu’il a été gravement malade, et a bien failli ne plus pouvoir jouer de son instrument.
Répétitions à la Pinède
C’est un rituel traditionnel qui s’installe dans la Pinède Gould à partir de 16h30. Et si vous êtes fans de jazz et que vous traînez par là, installez-vous tranquillement dans les allées. Vous vivrez quelques moment intenses. Après les répétitions, la petite famille déjeune en coulisse avec Rose Anne, l’épouse de Keith, jusqu’à l’heure du concert. Et là, le pianiste se transforme en studio de plein-air. « C’est ma façon d’être », confiait-il lors d’une rencontre passée dans un hôtel niçois. « Je tolère des enfants qui pleurent, des chiens qui aboient ou une sirène de pompier. Mais je veux qu’on me respecte. Un adulte ne doit pas faire du bruit et lorsque j’interdis les photographies parce que cela me déconcentre, il faut comprendre. Je ne suis pas une rock star. Il me faut ce silence, le bruit de la mer ».
Polémique à Marciac
Le trio magique donnera ce soir son premier concert français. Jarrett arrive cette fois précédé d’une mauvaise réputation. Il doit en effet se produire ensuite le 28 juillet au grand théâtre de Fourvière de Lyon, puis le 31 juillet au festival de Marciac. C’est là-bas, qu’il a fait savoir sans aucune explication, qu’il n’autoriserait pas les journalistes à être accrédité à son concert. Que va-t-il se passer ce soir à Juan ? La direction du festival n’a pour l’instant reçu aucune consigne particulière, si ce n’est qu’il sera difficile de le photographier. Voilà, c’est tout cela Keith Jarrett : un génie musical, et une personnalité très proche d’une diva. Mais quel talent ! Ce trio a la plus longue longévité, plus de 20 ans de l’histoire du jazz. Et puis, Keith a enregsitré « Up for it » dans la Pinède. Il adore ce lieu où il a vécu 16 rencontres avec un public qu’il connaît bien. Il en est aussi un « citoyen d’honneur ». Ce soir, il voudra sans doute effacer les colères du public l’an dernier, qui n’avait pas apprécié quelques réactions. Car Jarrett sait s’arrêter de jouer pour signaler son mécontentement, et reprendre ensuite là où il avait stoppé. Souvenez-vous, le feu d’artifice privé tiré lors d’un rappel en 2001 ? Il avait stoppé son concert, pour commencer l’année suivante, là où il avait arrêté.