Dizzy Gillespie et le All Star Big Band

Publié le par stephen0711

La transcription du texte écrit par Stéphane Ollivier qui relate brillament un petit bout de l'histoire de Diz, un grand bout du All Star Big Band ... qui s'est produit hier, samedi 2 décembre 2006, à la salle Pleyel (voir rubrique concerts)

Un dandy clownesque aux joues démesurément gonflées, soufflant à perdre haleine dans une improbable trompette coudée au pavillon de cuivre glorieusement tourné vers le ciel : pour le commun des mortels, Dizzy Gillespie est avant tout un image – joyeuse, insouciante et définitivement spectaculaire. Pourtant si ce cliché, symbole éloquent de l’engagement physique et de la fureur dionysiaque au fondement même du jazz depuis ses origines, a incontestablement permis à la notoriété du trompettiste d’excéder très largement la petite sphère des amateurs de jazz, il a sans doute en partie également empêché que l’on écoute avec toute l’attention et le sérieux qu’elle méritait la musique solaire et proprement révolutionnaire de cet authentique génie du siècle. Car qu’on ne s’y trompe pas, l’apport de Gillespie dans l’histoire du jazz est d’une importance capitale – et derrière le rire de façade sa musique est l’une des plus complexes et des plus sophistiquées qui soient. Alter ego rigolard de Charlie Parker, Dizzy Gillespie fait en effet partie de ces quelques pionniers (avec Thelonious Monk, Kenny Clarke, Bud Powell, Max Roach et quelques d’autres) qui, au milieu des années quarante, propulsèrent le jazz dans l’ère moderne, en inventant avec le be-bop un style neuf, hyper sophistiqué, à la fois expressionniste et abstrait, constamment lyrique.
Trompettiste virtuose, dévidant avec une exceptionnelle facilité de longues phrases enroulées aux complexités rythmiques acrobatiques et spectaculaires, Gillespie va se révéler d’emblée un compositeur inspiré (« Night In Tunisia », « Things To Come », « Woody’n You », « Con Alma », …) et un leader d’exception, à la fois charismatique et visionnaire, en créant d toutes pièces dès 1946 un incroyable et flamboyant big band bop réunissant les principaux représentants de la nouvelle école (Thelonious Monk, John Lewis, Ray Brown, Kenny Clarke, Milt Jackson, James Moody, Ernie Henry, etc.). Synthétisant dans cet incroyable orchestre toutes les avancées esthétiques du jazz moderne sans pour autant rompre avec la dimension festive et populaire des grands ensembles swing, Dizzy Gillespie, confiant notamment les arrangements à quelques jeunes musiciens aux options résolument novatrices (Tadd Dameron, George Russell), va très vite aventurer l’ensemble vers des contrées encore vierges en intégrant pour la première fois, grâce à l’extraordinaire percussionniste Chano Ponzo, des rythmes afro-cubains à des structures harmoniques spécifiquement bop – initiant ainsi ce qu’on allait bientôt appeler Latin Jazz.

 

Si l’aventure du big band s’avérera de courte durée (pour des raisons économiques principalement …), elle apparaît aujourd’hui, avec le recul du temps, comme définitivement programmatique, Gillespie continuant dès lors de travailler essentiellement dans le sens de cette fusion esthétique. Authentique ambassadeur du be-bop dans les décennies qui suivirent, soliste stratosphérique, chef d’orchestres de dimensions variables (allant d’innombrables petites formations flamboyantes à quelques big bands éphémères, ressuscités l’espace d’un projet …), partenaire occasionnel des plus grands noms du jazz (Stan Getz, Sonny Rollins, Duke Ellington, Count Basie …), mais jamais aussi concerné et inventif que plongé dans des atmosphères afro-cubaines et latines aux côtés des plus grands représentants du genre (Ray Barretto, Mongo Santamaria), Gillespie ne renoncera jamais, jusqu’à sa mort survenue en 1993, à faire de sa musique naturellement métissée un espace de réconciliation et d’harmonie entre les peuples.

 

Créé sur les décombres du défunt Dizzy Gillespie Alumni All Stars, orchestre fondé en 1997, à l’occasion de la célébration posthume du 80ème anniversaire de Gillespie, par le trompettiste John Faddis, principal disciple et directeur musical des derniers projets orchestraux du Maître, et regroupant un collectif informel de jeunes musiciens talentueux (Antonio Hart, Cyrus Chestnut …), et de personnalités « historiques » ayant appartenu à des moments divers aux orchestres de Gillespie (les saxophonistes James Moody ou Jimmy Heath, le tromboniste Slide Hampton), ce tout nouveau et rutilant Dizzy Gillespie All Star Big Band s’inscrit sans ambages dans la continuité du projet initial et de donne à son tour comme mission de célébrer la musique joyeusement révolutionnaire du trompettiste.

 

Dirigé, depuis le départ de Faddis, par le tromboniste Slide Hampton, ancien membre du big band des années cinquante, ce grand orchestre flamboyant s’impose incontestablement comme l’une des plus belles « machines à swing » imaginées ces dernières années. Fondé toujours essentiellement sur une extraordinaire phalange de saxophoniste entremêlant joyeusement styles et générations (Jimmy Heath et James Moody, membres de la première heure du big band gillespien ; Franck Wess, transfuge de chez Basie ; Antonio Hart, jeune altiste tout feu tout flamme, résolument post-coltranien …) mais intégrant également deux trompettistes phares du jazz d’aujourd’hui (Randy Brecker, figure essentielle du jazz-rock des années soixante-dix aux côtés de son frère Michael ; Roy Hargrove, nouvelle sensation de la trompette jazz ultra contemporaine, frayant son chemin singulier entre bop et hip hop), le Dizzy Gillespie All Star Big Band, à la fois populaire et festif, spectaculaire et sophistiqué, s’inscrit sans ambiguïté dans la grande tradition du mythique big band bop, tout en éclats de swing, arrangements au cordeau et improvisations joyeusement débridées. Revisitant avec un mélange inimitable d’élégance, de classe, de talent et de métier un répertoire aussi cohérent qu’éclectique, embrassant standards, classiques du be-bop, et compositions du trompettiste (du be-bop pur et dure aux hybridations latin jazz), le Dizzy Gillespie All Star Big Band, grâce à des arrangements inspirés rendant hommage au génie de Gillespie sans jamais sombrer dans le maniérisme ni l’hommage déférent, actualise avec éclat et sans l’ombre d’une nostalgie l’univers expansif et joyeux de cette personnalité décidemement hors norme de l’histoire de la musique du XXème siècle.

 

Stéphane Ollivier  


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Publié dans JAZZ

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