Quand le jazz reprend du rock ...

Publié le par stephen0711

 Quand le jazz reprend du rock ...

Métissage démagogique ou processus de création fécond ?

        

I Pourquoi ce sujet ?

 

Ce sujet trouve sa source à la fois dans la découverte personnelle de reprises de morceaux rock dans les albums du trio du pianiste Brad Mehldau et dans l'intervention en 2007 de Bernard Descottes au Cefedem, président de l'école APEJ à Chambery. Parmi les examens auxquelles se présentent les élèves de cette école de musiques actuelles, il y a une épreuve dite de « réappropriation ». Les élèves disposent d'une liste de morceaux issus du répertoire rock et pop et doivent le réinterpréter. C'est que l'on appelle une reprise. Cette année, l'école proposait le morceau Killing in the Name du groupe Rage Against The Machine. J’ai voulu dans cet article dégager les liens pédagogiques et musicaux qui unissent le jazz et le rock.

 

Alors quand le jazz reprend du rock, est-ce un effet de mode, un manque d'inspiration, ou un acte inhérent à l'évolution de cette musique, un moyen de régénération stylistique ?

 

II Une pratique déjà utilisée

 

Cette pratique de la reprise s’inscrit complètement dans la démarche artistique de tout jazzman. Le jazz a toujours fait des reprises d'autres morceaux issus de genres musicaux différents :

-       chansons populaires américaines d'hier et d'aujourd'hui (variété)

-       comédies musicales américaines : d’où sont issus la majorité des morceaux appelés Standards.

-       musiques latines et d'Amérique du Sud. A ce propos le saxophoniste Stan Getz explique au début des années 60 : « les mélodies de Joao Gilberto et d'Antonio Carlos Jobim furent une véritable bouffée d'air frais sur la scène musicale américaine. Leur musique arriva au moment où notre propre musique souffrait visiblement d'anémie et de confusion. Le besoin d'innovation à tout prix avait atteint des proportions inquiétantes. La musique de jazz devenait de plus en plus prétentieuse, complexe, tournant en rond par excès de théories et d'analyse. Certains musiciens perdaient souvent le contact avec le public, et pire encore, avec leurs confrères musiciens. »

-       musiques savantes européennes : citons par exemple le travail réalisé sur certaines œuvres de Gustav Mahler par le pianiste Uri Caine avec notamment son album Primal Light (Winter & Winter, 2007).

-       musiques traditionnelles

-       soul music, funk

-       chansons françaises : citons en exemple l’album Artero-Brel (Nocturne, 2006) où le trompettiste Patrick Artero reprend les chansons de « l’abbé Brel ».
 

III Une nouvelle démarche des jazzmen face à l’arrivée du rock

 

On comprend aujourd'hui la démarche des musiciens de jazz face au rock. Selon Noël Balen, « à l'aube des années 70, le phénomène prendra une toute autre ampleur avec l'apparition d'un rock enfin expurgé de sa niaiserie mélodique, de ses paroles béates, de ses accents benêts et de ses rythmiques gauchement adolescentes, assené dans les années 50 par de jeunes musiciens blancs souvent inexpérimentés qui ont abondamment pillé et défiguré le blues noir pour diffuser une musique futile, interprétée avec approximation et rigidité. La rénovation du rock va venir de Grande-Bretagne avec l'émergence des Beatles, inspirés à l'origine par le rythm'n blues de Chuck Berry avant que John Lennon et Paul Mc Cartney ne cisèlent quelques-unes des mélodies les plus superbement achevées de l'histoire des musiques populaires, ainsi qu'avec l'arrivée des Rolling Stones, dont la rudesse, l'énergie viscérale et les talents de compositions du tandem Mick Jagger-Keith Richard renvoient aux références noires d'un Muddy Waters ou d'un John Lee Hooker. Intrigués, séduits puis fascinés par ce rock en pleine phase de maturité qui déplace des foules considérables, les musiciens de jazz vont lorgner du côté d'une musique capable de drainer un énorme public de jeunes dont le pouvoir économique récemment acquis favorise des records de ventes discographiques sans précédent . » Attention, il ne s'agit pas ici de parler du jazz-rock, un style de jazz fusionnant les deux genres musicaux et dont Miles Davis sera le grand représentant. Noël Balen explique qu’ « après les turbulences hiératiques et les épanchements parfois hermétiques du free jazz, de nombreux musiciens vont chercher à renouer le contact avec une audience plus large par le truchement d'une expression immédiatement accessible. Il ne s'agit pas ici d'un changement de forme stylistique, mais plutôt d'un travail de greffe dont les résultats sont plus ou moins convaincants. Transplantation réussie ou rejet désastreux, l'opération qui consiste à obtenir une symbiose des genres en empruntant une parcelle à chacun dépendra le plus souvent de la personnalité, de l'originalité et du bon goût de chaque intervenant ».
                                         

IV Confrontation

 

Métissage démagogique ?

En digérant les autres styles musicaux, le jazz confirme son mode de survie. Sans ce renouvellement, le jazz serait peut-être mort. Tous les moyens sont bons pour attirer un nouveau public et faire décoller – le mot est tellement fort – les ventes de disque (qui représentent, pour information, 3% des ventes globales). Pas besoin de chercher l’inspiration alors que les Beatles ou les Radiohead écrivent parmi les plus belles mélodies de ce siècle. Il n’y a qu’à reprendre le morceau le plus vendeur, le batteur joue binaire et l’improvisateur colorera la musique d’un peu de jazz. Quelques belles lignes virtuoses, quelques accords barrés et la recette est prête. La reprise de morceaux rock : c’est le choix actuel de la facilité et Brad Mehldau en est le digne représentant.

 

Processus de renouvellement fécond ?

C'est dans l'acte de reprendre qu'une partie du jazz se régénère, renouvelle son répertoire et probablement une partie de son public et reste avant tout une musique de son temps. Il n’y a d’évolution que dans l’ouverture et la fusion. Et le jazz est par essence cette musique de la fusion. Cette musique refuse d’entrer dans une case : à travers cette posture d’ouverture, à travers la transversalité, le jazz s’enrichit indéniablement. Quel autre style peut en dire autant ? Le talent du jazzman réside tout d’abord dans le choix du morceau à reprendre. On ne peut pas reprendre n’importe quel morceau. Le musicien de jazz sublime ce qui était déjà réussi et apporte à l’œuvre nouvellement construite, l’âme du jazz, sans pour cela la dénaturer. La reprise de morceaux rock : c’est avec cette démarche que le jazz avance, évolue et grandit.

 

V Pourquoi le rock ?

 

Qui a -t-il dans les morceaux rock qui attire le jazzman ?

-       c'est une question de génération : le jazzman aime jouer ce qu'il écoute, ce qu'il a écouté plus jeune, ce qui marque son époque et l'histoire de la musique. Le jazz est une musique de son temps.  Avançons aussi l’idée qu’il y a aussi un peu de nostalgie dans cette démarche.

-       l'harmonie : des enchaînements inhabituels qui rompent avec l'harmonie traditionnelle des standards de jazz. Des accords simples, à trois sons, parfois à deux (fondamentale-quinte), qui laissent au jazzman le soin d'enrichir ou pas les accords comme il le veut.

-       une filiation du rock et du blues qui attire évidemment le jazzman, notamment dans le répertoire de Jimi Hendrix et des Rolling Stones par exemple.

-       une forme couplet/refrain très malléable laissant le musicien libre de l'organisation du morceau.

-       mélodie : instru/vocal. La force des mélodies, notamment chez les Beatle ou Radiohead.

-       rythme et énergie. Le jazz est une musique de son temps, et ne se joue plus forcément ternaire. Elle peut garder les rythmiques binaires du rock et les faire évoluer. On trouve chez des groupes comme Bad Plus, le même déchaînement dans l'interprétation des morceaux lorsqu’ils reprennent Nirvana.

 

VI Conclusion : le rock comme voie d’entrée dans le jazz, un intérêt pédagogique

 

Il existe un réel intérêt à inviter un élève jazzman à reprendre un morceau issu d'un autre genre musical et plus précisément issu du répertoire rock. La réappropriation, la réinterprétation est une voie vers la quête de sa propre personnalité. Le jazz nous offre l'opportunité de jouer ce que l'on aime, ce que l'on a écouté plus jeune, ce que l'on écoute aujourd'hui, et cela tout en préservant l'essence même du jazz. Le répertoire rock est souvent connu et apprécié par les élèves. C'est un bon moyen de travailler la composition, d'aborder l'improvisation à partir de grilles très peu voire jamais utilisées par les grands maîtres. C’est cet aspect pédagogique que je développe avec les élèves de mon atelier de pratique collective. Nous mettons en place un projet basé sur la reprise de morceaux rock issus du répertoire du festival de Woodstock qui fête cette année ses quarante ans.

 

VII Des artistes réputés pour ce genre de reprise
                                

 

Brad Mehldau : le pianiste new yorkais a connu le succès autant grâce à son art du trio de jazz qu'à ses reprises du groupe Radiohead. Après avoir transcendé le titre « Paranoid Android » en 2002 sur l'album Largo, il récidive à chaque album avec au moins un hommage à ses idoles du binaire. Avec notamment, des reprises de Nick Drake, Paul Simon, les Beatles, et dernièrement Oasis et SoundGarden.

 

The Bad Plus : remarqué par leur reprise décallée du « Smells like teen spirit » de Nirvana, le trio de Minneapolis défraie régulièrement la chronique jazz pour des hommages de plus en plus inattendus à des artistes rock et pop. Avec notamment des reprises de Nirvana, Radiohead, Black Sabbath, Queen, Pixies, Vangelis.

 

VIII Une liste non exhaustive d'albums de jazz présentant des reprises de morceaux rock

 

-       BASIE, Count, Basie on the Beatles, 1969

-       EVANS, Gil, Plays the music of Jimi Hendrix, 1974

-       FAMBROUGH, Charles, Stone Jazz, 2003

-       HANCOCK, Herbie, The New Standard, 1996 (All Apologies, Nirvana)

-       LAUER, Christof Lauer, Shadows in the rain, 2001 (reprises de Sting et Police)

-       LÊ, Nguyen, Purple celebrating of Jimi Hendrix, 2002

-       LUC, Sylvain, Joko, 2006 (Light My Fire, The Doors)

-       McFERRIN, Bobby, Simple Pleasures, 1988 (Drive my car, Beatles)

-       MEHLDAU, Brad, Art Of The Trio 4, 1999 (Exit Music (For A Film), Radiohead)

-       MEHLDAU, Brad, Brad Mehldau Trio Live, 2008 (BlackHole Sun, Sound Garden, Wonderwall, Oasis)

-       MEHLDAU, Brad, Largo, 2002 (Paranoid Android, Radiohead)

-       MEHLDAU, Brad, Songs, 1998 (Exit Music (For A Film), Radiohead)

-       MONTGOMERY, Wes, Greatest Hits, 1968 (reprises des Beatles)

-       MORGAN, Lee, Delightfulee, 1966 (Yesterday, Beatles)

-       ORCHESTRE NATIONAL DE JAZZ, Close to Heaven, 2006 (reprises de Led Zeppelin)

-       PIZZARELLI, John, Meets the Beatles, 1998

-       RIES, Tim, The Rolling Stone Project, 2005

-       ROMANO, Aldo, VIGNOLO, Rémi, TROTIGNON, Baptiste, Flower Power, 2006 (reprises de Pink Floyd, the Doors, Bob Dylan)

-       THE BAD PLUS, Exit Music (Radiohead tribute), 2006 (Karma Police, Radiohead)

-       THE BAD PLUS, Motel, 2000 (Smells Like Teen Spirit, Nirvana)

-       WERNER, Kenny, Form and Fantasy, 2000 (Tears from Heaven, Eric Clapton)

-       WILLIAMS, Tony, The Story Of Neptune, 1991 (Blackbird, Beatles)

 

IX Un article intéressant sur le sujet … d’un autre temps

 

Voici transcrite partiellement la correspondance parue en 1965 dans le numéro 12 des « Cahiers du jazz » entre A. Renaut, un lecteur du magazine et Franck Tenot, un des grands rédacteurs de cette revue musicale :

Sur les rapports du jazz et du rock d’Angleterre

A. Renaut, lecteur des « Cahiers du jazz »:

« Parlons d’« une conception pragmatiste du rock ». Cet article de Franck Tenot m’a déçu et son auteur plus encore. Assistons-nous à la naissance à quarante ans d’un nouveau Hugues Panassié ? Que retenir de ce texte ? D’une part que l’avenir du jazz n’est pas contenu dans la musique d’Ornette Coleman – je veux bien le croire – d’autre part que cet avenir se préfigure à Liverpool chez les rockers – je l’accepte difficilement. (…) Considérons le rock triomphant que vous voyez venir d’Angleterre. Retour aux sources, « blues revival » ? Aucun retour, d’aucune espèce, n’a jamais déterminé une évolution. Vous salutlescopinisez. J’écoute ce rock sans ennui, je n’achète jamais ses disques, car le plaisir, éphémère, en un jour s’évanouit. La joie du jazz, durable, est d’une autre essence. (…) Toute meilleure connaissance me semble vouée à aller dans ce sens, non dans le sens inverse, impensable, et non dans l’adoration stagnante des rockers de Grande-Bretagne et des rollers des Etats-Unis. Amicalement tout de même. A Renaut. La Montagne (Loire-Atlantique) » 

 

Réponse de Franck Tenot :

« Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas écrit (ou peut-être mal écrit). Je ne pense pas que l’avenir du jazz est contenu dans la musique des rockers anglais, du genre Rolling Stones ou Animals, mais plus simplement (et prudemment) que ce retour au blues et son succès auprès des adolescents est susceptible d’avoir une influence favorable sur l’évolution future du jazz et qu’en habituant les oreilles du public aux rythmes et aux harmonies négro-américaines, il ne peut que préparer, pour demain, une plus grande audience à un jazzman, à condition  que ce dernier ne fabrique pas une musique destinée, a priori, à faire fuir l’auditeur. Récemment, dans « Down Beat », Leroi Jones, pourtant peu suspect de « salucopiniser », constatait que les groupes britanniques étaient plus près du blues nègre que les Américains blancs. C’est pourquoi je ne comprends pas que l’on admette dans les revues de jazz Claude Luter, les Haricots Rouges ou Chris Barber, mais jamais Mick Jagger, le chanteur des Rolling Stones, les Animals ou les Kinks. Les uns imitent, avec plus ou moins de bonheur, le jazz dixieland, les autres s’inspirent des blues de Muddy Waters, de Chuck Berry, de Bo Diddley, de John Lee Hooker et de Jimmy Reed. (…) Je répète que j’ai de l’estime pour les efforts de ceux qui cherchent des voies nouvelles.

Je pense simplement que, pour l’instant, les résultats sont incohérents, loués sans discernement par une critique qui juge plus l’intention que l’œuvre elle-même. D’autre part, j’ai la faiblesse de n’accorder du génie qu’à ceux dont la musique est appréciée, à la fois par les spécialistes et le grand public, je ne dis pas forcément la foule, mais tout de même un certain public : Louis Armstrong, Duke Ellington, Charlie Parker, Miles Davis, Ray Charles sont de cette espèce. Un mot encore, je viens d’écouter « Bells » enregistré par Albert Ayler (…) : en dehors de quelques moments où ces musiciens imitent frénétiquement les excès de Trane et de Dolphy, c’est du niveau de l’entrée des clowns musicaux à Médrano. Si c’est cela l’aboutissement du jazz, alors vivent les Rolling Stones ! Franc Tenot »



Stephen Binet

BALEN, Noël, L’Odysée du Jazz, Ed. Liana Levi, Paris, 1993.

Id.

Publié dans JAZZ

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Bourgois 19/02/2009 19:30

Bonjour, suis à la recherche d'anecdotes sur le jazz. Cf le bog lanotenoire.comMerci d'en mettre si vous en connaissez.