Les hanches d'Ornette

Publié le par stephen0711

A propos, les hanches d'Ornette...

Jean-Nicolas Maron

Ce musicien me passionne. J'ai écouté tous ses disques, certains morceaux plus de cent fois, j'en ai transcrit les thèmes, la ligne de basse et même parfois la partie de percussions, pour comprendre comment cela fonctionne. Quelle folie! Je ne suis toujours pas certain d'avoir compris mais peu importe, j'ai toujours autant de plaisir à écouter les premiers disques avec Don Cherry que ceux de Bird et Dizzy après tant d'années, ils gardent toute leur fraîcheur originale.


Ce qui me fascine également, c'est d'entendre un groupe fortement intégré d'individus qui communiquent par télépathie, dans une joyeuse improvisation qui dépasse en rapidité tout ce que permet le langage verbal. Birds, birds...


Comme pour l'oiseau Parker en '40, Ornette est au début des années soixante celui par qui le scandale éclate. Le livret qui accompagne les six compacts de la période Atlantic est très éloquent à ce sujet. ("Beauty is a rare Thing" UC 5762)

Sur une période très courte, d'octobre '59 à septembre '61 paraissent quatre albums décisifs dont chacun est en soi un manifeste: The Shape of jazz to Come Change of the Century — This is our Music — Free jazz. Avec le recul, les trois premiers sonnent assez "classique", moins par les audaces harmoniques que par la régularité de la pulsation encore "swing", on y retrouve chaque fois le noyau "dur", Ornette / Don Cherry / Charlie Haden / Billy Higgins puis Ed Blackwell.

Ensuite sur Free... viennent s'ajouter Eric Dolphy, Freddie Hubard et Scott Lafaro pour former un double quartet historique. Cette fois c'est trop. La densité, l'enchevêtrement des doubles lignes des cuivres, de basse et rythmique sèment la confusion et le désordre: inaudible, coupez-moi tout de suite ce truc qui ne ressemble à rien... Non mais c'est vrai, je l'ai entendu en médiathèque... Imaginez donc la réaction du "public" il y a trente-cinq ans! En novembre 60, c'est à dire avant la parution de FREE JAZZ, Jazz Magazine titre: "ALORS, FAUT-IL LE METTRE AU POTEAU OU SUR UN PIEDESTAL CE FAMEUX ORNETTE COLEMAN?"


Mingus, qui vient d'enregistrer "Fables of Faubus", y donne son avis autorisé: "Ornette Coleman? C'est un sax vieux jeu. Il est loin d'avoir l'audace novatrice de Charlie Parker. Il n'utilise son instrument qu'en do, fa, sol et si bémol et il délaisse certains tons... Son jeu est du désordre organisé, où le faux devient juste et le juste devient faux. Ornette Coleman me touche par l'intensité émotionnelle de sa musique, mais c'est tout."


Mingus n'était pas tendre. Miles aura encore moins de respect: "Hell, just listen to what he writes and how he plays.
If you're talking psychologically, the nuts is all screwed up inside."


Allez, Rauss, au Goulag!


Petit retour en arrière


1952: Ornette quitte sa ville natale de Fort Worth (Texas), pour une tournée avec l'orchestre du bluesman Pee Wee Crayton. Dans la section des cuivres, on lui interdit de prendre un solo parce que les danseurs s'arrêtent lorsqu'il joue...

1953: il abandonne la tournée à Los Angeles. II y est rejeté des clubs de jazz. Dès qu'il entame un chorus, les musiciens s'arrêtent et quittent la scène: son jeu ressemble à un cri, il ne respecte pas les formes! En plus ce 'nigger' porte la barbe et les cheveux longs!! Pour survivre il en est réduite à prendre un job de garçon d'ascenseur, heureusement qu'il y a beaucoup d'étages, ça lui permet de potasser des traités d'Harmonie.


1954: fauché, il échange son saxo contre un instrument en plastique resté célèbre.


1956: il rencontre Don Cherry et Charlie Haden qui jouent tous les jours dans un club de L.A., le "Hillcrest", avec Paul Bley. Peu à peu ils répètent ensemble et finissent par jouer au Hillcrest, tous les jours pendant deux à trois mois. A cette époque, Ornette n'arrête pas de composer. Paul Bley dit avoir appris près de 200 thèmes d'O.C.. Chaque jour, Ornette en amenait plusieurs à répéter.


1958: après avoir assisté à un concert au Hillcrest, John Lewis déclare à la presse: Ornette Coleman est le seul novateur depuis les innovations de Dizzy Gillespie,


Charlie Parker et Thelonious Monk dans les années 40. C'est grâce à de tels esprits ouverts et sans préjugés que le groupe enregistre un premier disque sur le petit label Contemporary, Something Else, et ensuite Tomorrow is the Question.
1959: John Lewis (toujours lui!) aide Ornette à décrocher un contrat chez Atlantic et dès lors, les choses s'accélèrent. A l'automne'59, le groupe tient l'affiche du Five Spot Cafe à N.Y., pendant deux mois. John Coltrane se lie d'amitié avec Ornette et viendra l'écouter presque tous les jours. Dans les médias, la polémique bat son plein...



La Vie Harmolodique


Ce qui est clair: tous reconnaissent à Ornette au moins deux qualités: la sincérité et l'émotion, ne parlons même pas de sa modestie... Dans le fond, Omette est un bluesman. Ses intonations sont tellement écartées du système occidental — la gamme tempérée — qu'elles dérangent pas mal de monde, en particulier les musiciens qui ont passé des années à apprendre cette "justesse" académique et standardisée.


J'ai beaucoup de sympathie pour les instruments non tempérés. Ils génèrent une émotion inconnue dans la musique occidentale... la plupart des gens dépensent tonte leur énergie à perfectionner l'unisson — "vous êtes un peu trop haut" ou bien "vous êtes un peu trop bas"... Une note tempérée c'est comme lorsqu'on mange avec une fourchette. Si vous n'avez pas de fourchette, croyez-vous que la nourriture aura un goût différent?... L'harmolodie permet à chacun d'être un individu qui n'a à imiter personne d'autre, toutes les mélodies, toutes les harmonies, tous les rythmes sont égaux.

En fin de compte, la musique d'O.C. ressemble à une extension de celle de Charlie Parker, qui est également fortement connotée de l'esprit du blues. Cette rupture des conventions, Ornette va l'étendre aux formes (pourquoi s'arrêter aux 32 mesures?), puis à la pulsation et à la texture, et c'est en ce sens qu'il est l'un des précurseurs de toute la vague "free" du début des années 60 à aujourd'hui.


Autre aspect de sa musique qui est un retour aux sources: l'improvisation collective. Je pense vraiment que sa musique n'aurait pas pu se développer sans Don Cherry, Billy Higgins et surtout Charlie Haden, qui ont partagé ses conceptions dès le début. Au risque d'alourdir mon propos, j'aimerais citer Paul Bley dans une interview au magazine Coda en 1979: "Ornette était tellement en avance que Coltrane a été un stade intermédiaire qui a coexisté avec Ornette, alors qu'historiquement il aurait dû le précéder.



Jean-Nicolas Maron

Publié dans JAZZ

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